La très-précieuse brochure qu’Alain Fourquier[1] a consacrée à Cañellas (1856-1902) comporte quarante-trois reproductions des instantanés pris par ce photographe, dont le cliché JMC 216 affiché ci-dessus, conservé à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris (BHVP)[2].

Les indications de Fourquier accompagnant ces reproductions sont cependant parfois lacunaires et parfois même erronées. Dans le cadre d’un travail plus général sur Cañellas, j’ai entrepris de les compléter là où je pensais pouvoir le faire avec suffisamment d’assurance. C’est donc le cas avec ce cliché précis que je pense pouvoir localiser et, jusqu’à un certain point, dater.

Le cliché JMC 216 nous montre un omnibus à l’arrêt. Il s’agit de l’omnibus de la ligne D à Paris, un tramway hippomobile (on aperçoit très nettement l’une des roues prise dans le rail) assurant le service de la place de l’Étoile au carrefour de La Villette, sur un trajet qui est aujourd’hui celui de la ligne 2 de notre métro. On voit une dame engoncée dans un long manteau descendre, sans doute attendue par son mari déjà sur la chaussée. Deux hommes à droite fixent l’objectif ; ils sont en bras de chemise et ne comptent sûrement pas monter dans l’omnibus : ils ont vu le photographe et sont sortis de leur boutique (un café ?) sur le trottoir ; ils posent. Les autres personnes sur le cliché ne semblent pas se soucier du photographe et vaquent à leurs occupations. On aperçoit à l’arrière-plan les immeubles du trottoir d’en face avec une voiture stationnée devant une boutique ainsi qu’un homme conduisant un, peut-être deux chevaux blancs.

Il y aurait bien sûr beaucoup d’autres détails à relever.

J’ai remarqué un « tremblé » sur cette photo au niveau de la plaque arrière de l’omnibus où est affiché le nom du terminus La Villette. Le tremblement semble se répercuter sur les éléments métalliques auxquels cette plaque est rattachée (rampe d’accès à l’impériale et garde-fou). Je me suis demandé si ce n’était pas un effet dû à la descente de la dame depuis l’impériale : en lâchant soudainement la rampe, peut-être aura-t-elle tout aussi soudainement libéré une force directement correlée à sa masse corporelle et jusqu’alors fermement comprimée, provoquant une vive agitation dans l’ensemble de la structure métallique qui se sera propagée jusqu’à la plaque du terminus en un mouvement rapide et répété de contraction-décontraction que la vitesse d’obturation de l’appareil photographique de Cañellas n’aura pas su immobiliser. (Fourquier pense qu’il prend ses clichés au 1/50e ou au 1/60e[3].)

Détail du cliché JMC 216
Détail du cliché JMC 216.

Le cartouche de la photo fait mention de la station du bureau « Montmartre ». Or il n’en existe pas (officiellement) sous ce nom sur cette ligne. En parcourant le Tableau des lignes de tramways de la Compagnie générale des omnibus (CGO)[4], quatre bureaux seraient candidats à cette appellation informelle : celui du 91 boulevard de Clichy (à l’emplacement de l’actuel lycée Jules Ferry mais alors occupé par le couvent des Dames Zélatrices de la Sainte-Eucharistie, également connues sous l’appellation familière de Cocottes du Paradis[5]) ; celui de la place Pigalle ; celui du boulevard Rochechouart (place du Delta) ; celui du boulevard Magenta, qui assurait la correspondance avec le tramway I également photographié par Cañellas (cliché JMC 215).

Je crois être parvenu à déterminer avec un degré de certitude acceptable quel était cet arrêt.

Selon les diverses vues qu’on en connaît, le tramway D circulait sur la moitié sud des boulevards, du côté des numéros impairs, comme on peut s’en rendre compte avec la vue suivante.

Métropolitain - Métro Paris - Boulevard Rochechouart
Métropolitain - Métro Paris - Boulevard Rochechouart.
Source : Forum CPArama Métropolitain - Métro Paris

La photo serait alors celle du boulevard (de Clichy ou de Rochechouart), prise depuis le trottoir côté impair en direction des immeubles du côté pair ; le terre-plein au premier plan à gauche avec ses passants serait le terre-plein central du boulevard ; l’omnibus serait, lui, en route vers son terminus de La Villette. D’après la configuration de l’immeuble le plus à gauche, on se trouve manifestement à un carrefour ou à une place. Je note enfin que le boulevard semble amorcer une légère descente en allant de la gauche vers la droite du cliché.

Compte tenu du lieu photographié au cliché 215, c’est-à-dire la photographie prise par Cañellas juste avant la nôtre, j’ai d’abord pensé qu’on avait affaire à la station Magenta : Cañellas prend l’instantané 215 du tramway I arrivant au carrefour Barbès-Rochechouart ; il change sa plaque ; il avise l’arrivée à ce même carrefour du tramway D et prend l’instantané 216. Les bâtiments à l’arrière-plan auraient alors été ceux de la fin du boulevard de la Chapelle, l’immeuble de gauche faisant l’angle avec le boulevard Barbès (l’actuelle brasserie Barbès qui ressuscite l’ancienne brasserie Rousseau elle-même ayant pris la suite du café Charles). Mais cette hypothèse est sans doute à écarter : de 1874 à 1894, soit la période pendant laquelle Cañellas a pris sa photo, les maisons Alphonse Girard puis René Coïon avaient là, jouxtant la brasserie, leur manufacture de chaussures dont la devanture ne correspond pas du tout aux bâtiments du cliché de Cañellas. Je renvoie ici à l’enquête très fouillée et passionnante menée autour de ce pâté de maisons par Dominique Delord pour l’association des Amis du Louxor[6].

J’ai également exclu la station du 91 boulevard de Clichy, du fait de l’incohérence des lieux avec la photo, soit que le tramway se dirigeât vers La Villette (car on ne trouve pas d’angle de rue sur le trottoir d’en face) soit qu’il se dirigeât vers l’Étoile (car la voiture eût alors longé le trottoir et je doute fort que les Dames Zélatrices de la Sainte-Eucharistie, malgré les médisances proférées sur leurs comptes, eussent fait percé les murs de leur domaine pour y installer des boutiques).

Restaient les stations de la place Pigalle et de la place du Delta. (J’ai même envisagé un arrêt informel à la place Blanche.)

De ces lieux candidats, en examinant soigneusement la photo, le seul plausible d’un point de vue topographique, notamment à cause de l’amorce de descente de la chaussée, me semble être celui de la place du Delta, soit le carrefour que forme le boulevard de Rochechouart avec, au sud, les rues Rochechouart et Gérando (la place du Delta proprement dite) et, au nord, la rue de Clignancourt.

La photographie serait prise depuis la place du Delta (peut-être au débouché de la rue Gérando, peut-être depuis un terre-plein servant de point d’embarquement et de débarquement pour le tramway) en direction du croisement du boulevard de Rochechouart et de la rue de Clignancourt. Ce que j’ai tenté de figurer sur le plan ci-dessous.

Carrefour de la place du Delta
Carrefour de la place du Delta.
Position approximative de Cañellas (C) pour la prise du cliché 216. La voiture du tramway est figurée en vert. La portion visible des immeubles du boulevard, à l’arrière-plan de la photo, est notée en orange, le reste étant masqué par la voiture du tramway (partie hâchurée). Le fond de carte est tiré du plan cadastral de la ville de Paris. On notera qu’il indique très soigneusement le tracé des rails du tramway.
Source : Plan parcellaire municipal de Paris (fin XIXe) - 70e quartier (Clignancourt) - 120e feuille - cote PP/11978/A.

Mais, pour valider cette hypothèse, il faut encore rendre compte de la différence d’apparence entre les immeubles qu’on voit ou plutôt devine à l’arrière-plan du cliché de Cañellas et ceux qu’on peut voir sur les photographies et cartes postales de l’époque (mais toutes postérieures et généralement produites après l’arrivée du métropolitain, soit après avril 1903), comme dans ce très-beau panoramique qui date, semble-t-il, de 1904.

France panoramique. Paris : 90. boulevard Rochechouart et rue Clignancourt
France panoramique. Paris : 90. boulevard Rochechouart et rue Clignancourt.
Source : Ville de Paris / BHdV

Lorsque Cañellas prend sa photo (très certainement avant 1888), la configuration de cette portion du boulevard n’est pas encore celle qu’on peut apercevoir sur les cartes postales évoquées (et qui s’est maintenue jusqu’aujourd’hui).

D’une part, le débit de boissons à l’angle avec la rue de Clignancourt (à l’enseigne Au Mont Saint-Michel) n’est pas encore devenu le restaurant qu’on voit sur les cartes postales ; l’établissement est en effet repris par Jacquemin-Drouant en 1895 ou 1896. En 1893 il était géré par un sieur Pioch, en 1888 par un certain Brévier, en 1885 par Jurandon et en 1880 par Piard… tous répertoriés comme marchands de vins (au détail). La marquise a dû être ajoutée par Jacquemin-Drouant. À noter que cet établissement fait face, de l’autre côté de la rue de Clignancourt, à la brasserie Aux 2 Marronniers déjà photographiée par Cañellas (cliché 206)[7].

D’autre part, l’imposant immeuble bourgeois du numéro 32 (qu’on aperçoit à la droite du panoramique ci-dessus) n’a pas encore été construit. Du reste, si j’en crois la liste des permis de construire[8], aucun des grands immeubles actuels n’existait sur cette portion de boulevard qui va de la rue de Clignancourt à la rue Belhomme (les permis datent respectivement pour le numéro 32 de novembre 1890, pour le 30 de mai 1891 et pour le 28 de novembre 1895) : les constructions devaient être pour la plupart à un ou deux étages comme celle du numéro 34 ou celle qui subsiste encore au coin de la rue Belhomme (une carte postale prise en direction de cette rue donne une bonne idée de ces petits immeubles, des meublés même pour beaucoup d’entre eux). C’est, me semble-t-il, ce qui explique l’absence d’immeubles en hauteur à l’arrière-plan du cliché 216.

Par ailleurs, les photographies connues du restaurant Jacquemin-Drouant (je n’en connais pas qui illustrent les établissements antérieurs) montrent toutes un immeuble de deux étages avec une rangée de quatre fenêtres sur le boulevard (au premier étage, la 3e fenêtre en partant de la gauche est de taille nettement inférieure aux autres ; au second, cette 3e fenêtre n’existe pas : l’emplacement est souvent occupé par une réclame [ici, les Pianos Frantz]). Sur ces photos toujours, l’immeuble est contigu à celui du numéro 34 qui comporte un seul étage. Avec toutefois une petite particularité intéressante : on distingue très nettement la présence au rez-de-chaussée d’une petite boutique – en l’occurrence ici celle d’un horloger-bijoutier – mordant à la fois sur l’immeuble du 36 et sur celui du 34. De fait, le Bottin répertorie régulièrement, en sus du restaurant, un second commerçant au numéro 36 dont on peut supposer que c’est là l’échoppe. Il y eut par exemple longtemps un sieur Ginioux, fabricant de parapluies, notamment sur la période 1885-1888.

Détail du panoramique précédent
Détail du panoramique précédent.
Plan cadastral (1900) de la ville de Paris
Plan cadastral (1900) de la ville de Paris.
On remarque le décrochement du lot 36 qui vient empiéter sur le lot 34 et qui correspond, me semble-t-il, à la petite boutique. Ce décrochement n’était pas noté dans le cadastre de la commune de Montmartre de 1843.
Source : Plan parcellaire municipal de Paris (fin XIXe) - 70e quartier (Clignancourt) - 120e feuille - cote PP/11978/A.

Ne disposant que d’une reproduction plutôt médiocre du cliché de Cañellas (celle du Fourquier), j’ai longtemps mal interprété la photo, en ne comptant que trois fenêtres pour l’immeuble du restaurant, et en pensant que le bâtiment jouxtant le restaurant était une maisonnette (rez-de-chaussée avec un chien assis dans la toiture) non recensée le séparant du « vrai » numéro 34 qui aurait été le bâtiment blanc apparaissant derrière la voiture du tramway. J’en étais venu à penser que le restaurant s’était agrandi après le passage de Cañellas en bâtissant une extension sur le terrain de cette maisonnette.

Cette mauvaise interprétation était due entre autres à une mauvaise appréciation de ma part de l’effet d’écrasement provoqué par la longue focale dont doit être muni l’appareil de Cañellas. Dès lors que j’ai pu disposer d’une meilleure reproduction, les choses sont rentrées dans l’ordre : les immeubles qu’on aperçoit à l’arrière-plan sont bien successivement, de gauche à droite, ceux du restaurant au numéro 36 (le restaurant et la petite échoppe attenante devant laquelle stationne le fourgon de livraison ; le restaurant comporte bien quatre fenêtres à son premier étage), celui du 34 comprenant uniquement un rez-de-chaussée (la Brasserie de l’Écrevisse), puis, partiellement masqué par le tramway, celui du 32.

Détail du cliché 216 de Cañellas
Détail du cliché 216 de Cañellas : identification des lots.
Les différents commerces se repèrent également à leurs stores respectifs.

Le numéro 34 a longtemps été occupé par une brasserie, la Brasserie de l’Écrevisse dont on distingue l’enseigne ci-dessus. Brunclaire en fut le gérant de 1880 à 1888, avant d’aller s’établir un peu plus loin, rue Custine. Lui succédera un commerce de lingerie en gros, puis le tailleur qu’on voit sur le panoramique. J’ai retrouvé, dans une revue qui vaut son pesant de cacahouètes, un entrefilet évoquant cette brasserie :

Brasserie de l’Écrevisse
Brasserie de l’Écrevisse.
Source : La Bavarde, numéro du 9 juin 1883 (p. 3), Bibliothèque municipale de Lyon.

C’est à la suite du départ de Brunclaire et de la fermeture de l’Écrevisse que des travaux furent engagés pour démolir et reconstruire l’immeuble du 34. Les permis de construire font état, pour ce numéro 34, d’une opération de « surélévation 2 étages » démarée en mai-juin 1888. Cañellas prend donc sa photo avant cette date. D’autres travaux (« grosses réparations intérieures ») seront entrepris en avril 1893, vraisemblablement pour préparer l’arrivée de Ducrétet (lingerie en gros).

Si ce qui précède s’avère, au moins dans les grandes lignes, correct, alors on établit deux faits intéressant notre photographe : le premier, c’est que le cliché 216 de Cañellas est bien pris à cet endroit du boulevard de Rochechouart – et le bureau informellement désigné « Montmartre » correspond alors au bureau « Boulevard Rochechouart » de la CGO – et le second, c’est que ce cliché est bien pris avant le remodelage des immeubles de cette portion du boulevard, c’est-à-dire avant mai-juin 1888 comme Fourquier en avait l’intuition.

Mais, allez savoir !

Références

[1] Alain Fourquier, Josep Maria Cañellas (1856 – 1902), Premier photographe de l’instantané à Paris, Paris, Au bibliophile parisien, 2008.
La brochure est difficilement trouvable dans le commerce mais on peut la consulter en bibliothèque et notamment à la Bibliothèque publique d’information du Centre Beaubourg à Paris.
[↖Retour]

[2] La reproduction en tête de billet n’est pas celle de Fourquier ni celle de la BHVP qui n’a pas numérisé le cliché, ou n’a pas publié cette numérisation.
La notice de la BHVP sur la photographie de Cañellas (JMC 216) donne les informations suivantes :

Titre(s)
[Paris. Montmartre. Tramway de la ligne Place de l’Etoile - La Villette à l’arrêt] : [photographie] / J. M. C. photographe
Auteur(s)
Cañellas, Josep Maria (1856-1902)
Editeur(s), Imprimeur(s)
[1880-1889]
Description
1 tirage sur papier albuminé monté sur carton dans un album ; 12,4 x 17 cm (épr.), 26,5 x 35 cm (sup.)
Sujet(s)
Montmartre | Paris (France) -- Arrondissement (18e)
Localisation
Bibliothèque historique de la Ville de Paris - . - photographie | Cote : 4-ALB-0004 - (104)

Cf. https://bibliotheques-specialisees.paris.fr/ark:/73873/pf0001794361.
[↖Retour]

[3] Je fais du mauvais esprit : la dame, même imposante, n’est bien entendu pour rien dans ce tremblé de la photographie. C’est un défaut soit au moment de la prise de vue, à l’impression de l’image sur la plaque, soit au tirage. Le glissement des formes se remarque en plusieurs endroits, particulièrement sur les détails clairs (par exemple les lettres de l’enseigne de la brasserie l’Écrevisse après le restaurant ou encore les chevaux blancs). Je ne suis pas assez versé dans l’art photographique pour déterminer la cause du défaut.
[↖Retour]

[4] Le Tableau des lignes de tramways de la Compagnie générale des omnibus (CGO) est accessible sur Gallica à l’adresse suivante : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k10250394. Le tableau de la ligne D figure aux pages 8 et 9.
[↖Retour]

[5] J’ai trouvé cette savoureuse mais pernicieuse assertion dans un extrait (pp. 31-32) du livre de Jennifer Wild, The Parisian Avant-Garde in the Age of Cinema, 1900-1923, University of California Press Books, 2015, accessible sur Google Books. Après l’expulsion de ces dames et avant de devenir le lycée, le couvent avait été laissé à l’abandon. La chapelle servit de salle de cinéma. Picasso la fréquenta.
[↖Retour]

[6] Dominique Delord, Vous reprendrez bien un petit café ? Histoire des ancêtres de la Brasserie Barbès, blog de l’association des Amis du Louxor, 10 mai 2015.
[↖Retour]

[7] Quand on relève les lieux photographiés par Cañellas, du moins ceux que l’on connaît grâce à Fourquier, on se rend compte qu’il ne s’éloigne jamais beaucoup de son port d’attache. À l’époque, il a son studio au 17 de la rue André-del-Sarte, soit à trois cent mètres environ du carrefour Rochechouart-Clignancourt.
[↖Retour]

[8] Je me sers ici d’une liste précieusement récupérée d’un blog amateur disparu Paris 1876-1939 : les permis de construire. Peut-être les archives de la ville de Paris ont-elles publié depuis une version numérisée de leurs fonds ? Cette liste brute n’en reste pas moins d’un très-grand secours. Un grand merci au récupérateur anonyme.
[↖Retour]

Mots-clés

Josep Maria Cañellas, photographie, instantané, 1880-1890, Paris, Montmartre, boulevard de Rochechouart, rue de Clignancourt, restaurant Jacquemin-Drouant.

Argentière, la Pendant. Mars 2013.