Un lot mis en vente l’an dernier sur le site de Catawiki (encore visible ici) donnait à voir dix photographies attribuées à Josep Maria Cañellas, sous le titre « Ensemble de 10 photographies sur la vie parisienne fin du XIXème siècle ».

On y retrouvait des tirages de photographies déjà répertoriées et commentées par Fourquier[1] et quelques autres tout à fait intéressantes.

L’une de ces photographies — celle reproduite ci-dessus — m’a longtemps résisté. Et ce n’est que par le concours du hasard (à vrai dire aussi d’un peu d’obstination) que j’ai pu identifier le lieu photographié.

La reproduction faisant partie d’un lot dont toutes les autres photographies sont bien des vues de Paris, on aurait pu penser avoir aussi affaire à une vue de Paris dans le cas qui nous intéresse (je crois distinguer une réclame pour l’apéritif Byrrh sur la guérite de gauche devant la halle).

Mais où à Paris trouve-t-on un bâtiment à arcades devant lequel se tient une halle au milieu d’un espace ouvert manifestement important ? Je n’ai pas vraiment repéré de bons lieux candidats : j’ai envisagé le marché Saint-Germain ou le marché aux Carmes de la place Maubert[2], ou un bâtiment d’octroi comme celui de la rue de Bercy, mais sans être pleinement convaincu. J’ai également envisagé une vue d’une autre ville que Paris. Peut-être en Catalogne, à l’occasion du séjour consacré à l’élaboration de l’album Rubaudonadeu ? Les bâtiments à arcades y sont plus communs. Toujours sans certitude affirmée.

Jusqu’à ce que j’identifie le lieu grâce à plusieurs cartes postales anciennes dénichées en ligne.

Il s’agit de la place devant la Poissonnerie à Dieppe (Seine-Inférieure, chef-lieu d’arrondissement ; la place correspond à l’actuel Arc de la Bourse). Un endroit important de la ville, qui subsistait peut-être encore du temps que Simenon rédigeait L’Homme de Londres (1933)[3].

Ce marché aux poissons de Dieppe, dédié à la vente au détail, a été photographié à de multiples reprises quelques années plus tard pour l’édition de cartes postales. Voici les reproductions de quelques-unes d’entre elles.

CPA, Dieppe, La Poissonnerie (Fortunapost.com)
Carte postale ancienne 76 DIEPPE. La Poissonnerie n° 19.
Source : Fortunapost.com
CPA, Dieppe, La Poissonnerie (Antiqu-Arts.com)
CPA: DIEPPE, La Poissonnerie, vers 1900.
Source : Antiqu-Arts.com
CPA, Dieppe, La Poissonnerie (CPArama.com)
CPA: DIEPPE, La Poissonnerie, vers 1900.
Source : CPArama.com
La page de CPArama où figure cette illustration fournit d’autres vues de cette même halle aux poissons.

Si la photographie dont nous parlons ici est bien de Cañellas — et elle en a tout l’air —, ce serait un exemple assez rare de vue prise en dehors de Paris, si l’on excepte les photos de l’album Rubaudonadeu prises dans l’Alt Empordà à l’hiver 1888-1889. Et si Cañellas a pu prendre un jour le rapide pour Dieppe depuis l’embarcadère de Saint-Lazare, c’est qu’il a pu aussi, en d’autres occasions, se rendre ailleurs en Normandie avec sa caméra… C’est qu’il y a peut-être de lui des photographies prises à Rouen, au Havre, à Trouville, à Houlgate ? Peut-être un portrait du dernier Maupassant ? Cherchons ! cherchons !

Le lot chez Catawiki est parti à 600 €. Une bonne affaire.

Références

[1] Alain Fourquier, Josep Maria Cañellas (1856 – 1902), Premier photographe de l’instantané à Paris, Paris, Au bibliophile parisien, 2008.
La brochure est difficilement trouvable dans le commerce mais on peut la consulter en bibliothèque et notamment à la Bibliothèque publique d’information du Centre Beaubourg à Paris.
[↖Retour]

[2] Le marché des Carmes, bâti à l’emplacement du couvent des Grands-Carmes — dit « Couvent des Barrés » — et inauguré en 1819, fut démoli au début des années 1930. On en garde des traces visibles via des cartes postales et les photographies qu’en firent entre autres Marville et Atget. Par exemple, ici ou ici ou encore ou .
[↖Retour]

[3] Si Simenon a pu passer devant la Poissonnerie, ce n’est pas devant le bâtiment de la halle qu’on aperçoit sur la photo de Cañellas et celles reproduites ci-dessus. Ce bâtiment sera démoli très peu de temps après puis rebâti. Le bâtiment rebâti, mais aujourd’hui disparu, est visible sur d’autres documents d’archives, par exemple ceux mis en ligne par la bibliothèque numérique du fonds ancien et local de Dieppe, voir ici ou ici (je daterais ces deux clichés du début des années 1910).
[↖Retour]

Mots-clés

Josep Maria Cañellas, photographie, instantané, Dieppe, poissonnerie, halle aux poissons.

Pour mémoire, je propose un recensement des photographies de J. M. Cañellas dans une base de données accessible en ligne à l’adresse suivante : www.photographiedesartistes.com. Le travail est en cours. Apparemment, il n’est pas près de s’arrêter.

Normandie, Houlgate. Septembre 2015.