⋏ ains a nous

Thu, 14 Sep 2017 18:00:02 +0200

Montaigne :

[Q]ue nostre opinion done pris aus choses, il se voit par celles en grand nombre
[au]squelles nous ne regardons pas seulement pour les estimer, ains a nous. & ne considerons
[ny] leurs qualites ny leurs utilites, mais seulement nostre coust à les recouvrer :
[com]me si c’estoit quelque piece de leur substance ;
et appelons valeur en elles non ce qu’elles aportent, mais ce que nous y
[app]ortons.

(Essais [1588], I, XIV – Exemplaire dit de Bordeaux, ajout manuscrit)

Avant d'en venir éventuellement au fond, il nous faut tout d'abord clarifier la forme. Et nous nous en tiendrons à la version manuscrite, tant les versions imprimées d'hier ou d'aujourd'hui concordent mal entre elles et pas toujours très bien non plus avec l'original. Le fragment qui nous intéresse est le suivant :

[les choses] ausquelles nous ne regardons pas seulement pour les estimer, ains a nous.

Regarder à n'est plus vraiment usité aujourd'hui sinon dans quelques expressions largement figées (« (ne pas) regarder à la dépense ») ; c'est prêter attention à quelqu'un ou à quelque chose, lui accorder de la considération. Nous regardons à ces choses : nous les prenons en considération, nous y faisons attention.

Montaigne nous dit : pour un grand nombre de choses, nous n'y regardons pas seulement pour les estimer. Je pense qu'il faut prendre « estimer » ici comme un synonyme de « regarder à », au sens de tenir en estime, et non pas comme ayant le sens d'évaluer un prix marchand : pour un grand nombre de choses, nous ne les considérons pas seulement pour ce qu'elles mériteraient par elles-mêmes de considération. Dans son premier jet, Montaigne dit cela : d'ordinaire, nous considérons les choses pour ce qu'elles sont, pour l'estime qu'elles méritent ; mais pour certaines d'entre elles, en grand nombre du reste, nous y prêtons attention pour un autre motif encore. Dans le premier jet toujours, la phrase se poursuivait avec un effet de symétrie (pas seulement  / mais seulement) précisant que notre attention portée à ces choses se comprenait par le souci de leur coût, cette fois en bon argent : nous considérons en ces choses « seulement notre coût à les recouvrer ». Pour un grand nombre de choses donc, on oppose la valeur ordinaire de la chose en soi et le prix que nous sommes prêts à y mettre pour l'acquérir ou la recouvrer. C'est notre « opinion » (thème de ce chapitre XIV) qui détermine ce prix, c'est-à-dire celui que nous sommes prêts à payer. Pour un grand nombre de choses, leur véritable valeur, c'est ce prix d'acquisition, plus exactement l'idée, l'opinion, que nous nous faisons de ce prix d'acquisition — l'un nourrissant l'autre et inversement. Valeur d'usage et valeur d'échange.

Sur cette base, qu'on peut par ailleurs vouloir contester, l'incise « ains à nous » demande, du moins me demande à moi, un certain effort d'interprétation, que je ne résous pas forcément au mieux. On notera qu'il s'agit d'un rajout à l'ajout initial ; il n'est pas issu du premier jet, mais d'un second, sans doute à la relecture, ce qui peut expliquer, au moins en partie, sa forme particulièrement elliptique et la difficulté qu'il y a à le raccrocher à son contexte immédiat :

J'ai tendance à penser que Montaigne, en se relisant, a reformulé mentalement ses idées et a rajouté ce fragment par rapport à cette reformulation que nous ne connaissons pas et que nous devons conjecturer.

Première interprétation : à nous se rapporte à regarder, mettant en parallèle deux compléments en « à » : regarder à ces choses vs. regarder à nous. Nous ne considérons pas seulement ces choses pour ce qu'elles sont et l'estime qu'elles méritent, mais, en les considérant, nous nous considérons nous-mêmes. Variante : à nous est complément d'estimer, au prix d'un cafouillage prépositionnel (facilement explicable par la précipitation) : nous ne considérons pas seulement ces choses pour les estimer en elles-mêmes, mais pour nous porter estime à nous-mêmes.

À dire vrai, ces interprétations me semblent assez hasardeuses et ne me convainquent pas pleinement.

Il n'est pas inintéressant d'observer comment s'en sont sortis les traducteurs, et par exemple les traducteurs en anglais, qui semblent également hésiter :

That our opinion endeareth and increaseth the price of things, it is scene in a great number of them, which we do not regard to esteeme them; but for our use. And we neither consider their qualities nor utilities, but only our cost to recover and attaine them ; as if it were a part of their substance ; and we call that worth in them, not what they bring us, but what we bring to them. (John Florio)

That our opinion gives the value to things is very manifest in the great number of those which we do, not so much prizing them, as ourselves, and never considering either their virtues or their use, but only how dear they cost us, as though that were a part of their substance; and we only repute for value in them, not what they bring to us, but what we add to them. (Charles Cotton)

La version allemande que j'ai trouvée en ligne escamote purement et simplement le ains à nous :

Daß unsere Meinung den Wert der Dinge bestimme, erhellt schon daraus, daß es eine große Anzahl gibt, die wir nicht einmal darauf ansehen, ob sie einen Wert für uns haben möchten, und weder auf ihre Eigenschaften noch auf ihren Nutzen achten, sondern nur auf den hohen Preis, wofür sie zu haben sind: gerade, als ob das einen Teil ihres Wesens ausmache, und schätzen ihren Wert nicht nach dem, was sie in sich haben, sondern nach dem, wofür wir sie haben.

La traduction en français moderne qu'on trouve en ligne opère également un travail d'interprétation de cette incise peu commode :

Que notre opinion donne leur prix aux choses, on le voit par le grand nombre de celles que nous ne regardons pas seulement pour leur valeur, mais en pensant à nous. Nous ne nous occupons ni de leurs qualités ni de leur utilité, mais seulement du prix qu’il nous en coûtera pour les posséder, comme si cela constituait une partie de leur substance. Et ce que nous appelons leur valeur, ce n’est pas ce qu’elles nous apportent, mais ce que nous y apportons.

Nous regardons ces choses en pensant à nous. Cette dernière interprétation me laisse un peu perplexe et j'avoue avoir du mal à lui trouver un sens. En pensant à ce que nous allons faire de cette chose ? au prix que cette chose va nous coûter ?

Une seconde interprétation à cette incise me semble envisageable, et plus convaincante, en révisant le sens donné à « ains » pour retenir l'un de ses sens usuels en moyen français, d'opposition binaire (le sondern allemand). Ains à nous : contrairement à nous. En traitant l'incise comme telle, non pas comme un ajout en fin d'une première phrase mais comme une parenthèse au sein d'une longue phrase qui se poursuit jusqu'à « recouvrer », on obtient peut-être quelque chose de plus plausible :

Que notre opinion confère leur valeur aux choses, on le voit par le grand nombre de celles auxquelles nous ne prêtons pas une attention seulement désintéressée — contrairement à nous — et dont nous ne considérons ni la qualité ni l'utilité mais le seul prix à payer pour les acquérir, comme si ce prix leur était intrinsèque. Pour ces choses-là, ce que nous appelons valeur n'est pas ce qu'elles apportent mais ce que nous, nous y apportons.

Ici, la façon de comprendre l'incise serait : contrairement à nous qui ne nous prêtons attention que de manière intéressée… Qu'il s'agisse soit de l'intérêt égocentrique que chacun de nous porte à soi-même, soit de l'intérêt qui régit les relations entre êtres humains. Ce serait ainsi une pique, peut-être motivée à la relecture du mot « estimer », rajoutée par Montaigne pour la bonne bouche, considérant qu'on ne raillera jamais assez la suffisance, la fatuité ou l'intérêt du genre humain. Mais c'est peut-être aller un peu loin.

Quelques lignes plus bas :

L'achat donne titre au diamant, et la difficulté à la vertu, et la douleur à la devotion, et l'aspreté à la medecine.

C'est le prix payé qui fait du diamant ce qu'il vaut. D'où l'opinion qu'on s'en fait. Voyez l'iPhone.

⧫ Gallica a numérisé l'exemplaire de Bordeaux et le résultat est superbe (présentation ici). L'extrait dont il est question plus haut peut être consulté ici.

⧫ La plupart des transcriptions de cet ajout manuscrit de Montaigne sur l'exemplaire de Bordeaux opèrent des changements par rapport à l'original, dans l'orthographe comme dans la ponctuation. C'est assez inattendu. Pourquoi donner « void » ou « apportent » quand il est écrit « voit » et « aportent » ? Certaines virgules ajoutées orientent la lecture d'une façon abusive.

Regarder à qqc. "Prendre qqc. en considération, y réfléchir, s'en préoccuper" (Dictionnaire du Moyen Français). Cf. également les survivances contemporaires : TLFi – Regarder, B.3

The Essays of Montaigne done into English by John Florio [1632], reprint David Nutt, Londres, 1892 – version en ligne ici. • The Essays of Montaigne, English translation by Charles Cotton 1686, revised and edited by William Hazlitt, 1877 – version en ligne sur Wikisource. • Montaigne, Michel de: Essays. Leipzig 1967. Erstdruck: Bordeaux 1580 (2 Bücher). Veränderte und erweiterte Sammlung in 3 Büchern: Paris 1588. Hier nach der Übers. v. J.J.C. Bode. – version en ligne.

⧫ La traduction en français moderne de Guy de Pernon se trouve ici.

⧫ Sur l'estimation des hommes, voir par exemple Essais, I, XLII – De l'inequalité qui est entre nous.

Lac Baïkal. Février 2008.