« Lorsqu'il s'agit d'un texte, d'un document, il s'agit aussi de ses sources, citées ou tues, reconnues ou du moins reconnaissables. Parfois aussi de sources qu'on lui attribue, incertaines ou supposées, soit qu'elles n'existent pas, soit qu'elles n'existent plus. » Je n'aurai pas le temps, dans le cas qui nous occupe ici, de suivre ces recommandations d'Henri Estienne (et ma traduction de son latin n'est pas nécessairement la plus heureuse), soit de rendre compte de toutes les sources, avérées ou hasardées, susceptibles d'éclairer les incertitudes ou les incohérences manifestes du texte qui va suivre. Je m'en remets au discernement du lecteur. Qu'il lui soit juste précisé que je me suis permis de corriger la copie du manuscrit β selon les leçons du manuscrit α chaque fois que ces dernières permettaient de charger le sens de β dans la direction qui m'importait. Au reste, ces manuscrits (et leurs variantes subséquentes) sont du domaine public et chacun pourra s'y référer à loisir.

Récits de Las Hervantes Van Zandt

Je n'ai jamais rencontré Rebecca Van Worden dans les salons privés de l'établissement de son père, à Anvers. C'est parfois pour certains un sujet d'étonnement, mais je m'y suis fait. Pour être précis, j'ai croisé Mlle Van Worden en tout et pour tout trois fois. La première peut même difficilement passer pour une rencontre, puisque je n'ai fait que croiser son regard sur la promenade au bord de l'Èbre, à Saragosse, un soir d'été plutôt orageux. On venait de pendre publiquement des gitans accusés de tromperies. Un père et son fils, semblait-il, ou une mère et sa fille ; je ne sais plus. L'agitation dans la ville était palpable, mais elle m'échappait largement (il est vrai que je parle assez mal l'aragonais et que mes compagnons de route étaient plus empressés à dérouler leurs vers devant les jeunes filles nobles de la ville sortant sous leurs ombrelles avant la collation du soir qu'à me détailler les aléas de la politique locale). Il s'en suivit des péripéties compliquées qui n'ont pas leur place ici.

La deuxième rencontre eut lieu dix-huit mois plus tard dans le cabinet d'un collectionneur français, à l'occasion d'une communication que celui-ci faisait sur le peintre Georges Tonnerre. J'ignore ce qui amena Mlle Van Worden jusque dans cet hôtel un peu sombre, mais il est vraisemblable qu'elle était accompagnée d'un chevalier servant. Je n'ai pu identifier celui-ci dans la petite foule qui se pressait pour écouter le conférencier, tout occupé que j'étais d'approcher celle-là. Ceci expliquant cela, j'ai très longtemps eu peu de souvenirs des propos tenus par M. de Beauregard. Il est vrai que l'enchaînement des faits l'explique assez : les guerres n'ont pas seulement pour effet d'apporter la ruine et le désastre dans les choses ; elles ruinent et désorientent les esprits, à commencer par ceux des vainqueurs. Et nous étions, je crois, à ranger dans le camp des vainqueurs. J'appris bien longtemps après que Mlle Van Worden n'avait dû la vie sauve qu'à un heureux concours de circonstances quand, s'étant fait passer pour la nièce de M. de Beauregard, elle sut négocier sa sécurité contre un certain tableau de Philip Alexius de Làszlo auquel K. Riemeck, son officier traitant, semblait attacher un grand prix. Cette toile fut dès lors, et par les soins attentionnés de Rebecca Van Worden la première, réputée volée voire — la guerre est bonne fille — perdue. De Riemeck, bien vite, il ne fut plus question, sinon, pour quelques uns, comme le souvenir du voleur.

Mais il me fut donner de croiser une troisième fois Mlle Van Worden. Les plaies s'étaient refermées et lorsque je l'interrogeai sur l'entretien que nous avait accordé en son temps M. de Beauregard, elle sut faire mieux qu'interroger elle-même son souvenir : elle alla chercher une chemise dans le bas de la bibliothèque qu'elle ouvrit devant moi pour en extraire une centaine de feuillets dactylographiés. C'étaient les notes préparatoires que M. de Beauregard — j'ignore tant son titre que son prénom et, à vrai dire, peut-être s'agissait-il d'un nom d'emprunt — avait rassemblées pour son exposé. Je fus très étonné par le volume de ces notes ; j'avais le souvenir d'une communication certes documentée, faisant bon usage de l'anecdote quand il s'agissait de relancer l'intérêt de son auditoire, mais je n'avais pas soupçonné le soin du détail mis à préparer cette présentation du peintre ni le travail de compilation qu'elle avait réclamée. Toujours est-il que je trouvai là des informations dont je réalisai alors qu'elles m'avaient fait défaut trop longtemps. Pour quelle raison Rebecca Van Worden ouvrit-elle ce jour-là cette chemise, je ne l'ai jamais su. Voici le passage clé des notes de M. de Beauregard :

« On trouve dans les notes du peintre Georges Tonnerre des fusées que l'on s'explique difficilement. Alors que la matière ordinaire de ces notes traite de considérations picturales soit techniques soit esthétiques fort justifiées et, au demeurant, fort intéressantes — qu'on nous permette de citer pour mémoire ses considérations sur le rôle et l'éclat dans un cadre de la lumière réfléchie depuis un miroir ainsi que celles relatives aux sphères (forcément célestes) que dessinent les mouvements des bras et des mains dans la peinture religieuse italienne baroque —, cette matière homogène est à quelques reprises déchirées par des apartés inattendus. L'examen des manuscrits (bibl. Jacques Doucet) ne fait apparaître aucune rupture particulière et il ne semble pas qu'on puisse soutenir — comme on a parfois essayé de le faire, et jusque dans les années 1970 — que ces manuscrits soient une copie d'un manuscrit plus ancien.

« Voici la fusée la plus communément citée :

“ Nous ne tenons ni ne retenons rien de la merci qui nous oblige : c'est une matière trop impalpable. En tout il nous fut inculqué qu'il fallait considérer la fin, sans nous tenir liés par quelque oblation. En cela, nous ne nous démarquons pas, et c'est peut-être là un invariant de notre condition, une caractéristique de notre morale commune, un faux-fuyant partagé dont nous usons sans même nous y arrêter : l'échange est comme un don, il est gratuit et, de ce fait, n'échange plus rien. (Ne change rien non plus aux choses donc.) Dans ce dévoiement de la morale auquel nous nous plions quotidiennement par ces dérogations répétées — Donne-moi, donne-toi et arrivederci —, nous nous dégradons lentement, les yeux ouverts, mais passons outre, nous approchant chaque fois un peu plus du point de non-retour, celui au-delà duquel le sentiment même de noblesse est oublié. Ou, plus exactement, nous restons juste en-deça, à la lisière de l'ignoble, avec juste le souvenir d'une frontière, un peu à la façon de ces peuplades incertaines qui vivent des divers trafics qu'occasionne cette frontière, au fait des dangers qu'elles encourent, mais ne survivant que de les affronter, petitement, dans la grisaille médiocre des jours ternes qui tombe inévitablement sur ces lignes, comme leurs feux luttent misérablement contre la bruine et peinent à éclairer comme à nourrir. Qu'irions-nous leur reprocher leur déchéance, à eux qui n'ont pas même eu le lieu de déchoir, qui depuis toujours se sont retrouvés plaqués contre la ligne, interdits de ce côté comme de l'autre, tolérés juste, parce qu'il faut bien que le tabac circule, et puis les hommes, et puis aussi les idéologies ? Ainsi prenons-nous et ainsi ne remercions-nous pas. À la flétrissure du faux pas nous ajoutons l'ignominie de l'acquiescement, comme pour appuyer une marque de connivence entre déchus. ”

« La seule exégèse un peu étoffée qu'on a pu apporter à ces remarques décousues est celle du ressentiment qu'aurait éprouvé le peintre, sous sa véritable identité cette fois, lorsqu'il lui fut rapporté qu'Anna de Noailles avait trouvé son portrait par “ trop glacé ”. Les origines de la comtesse, que le peintre devait pourtant savoir apprécier à leur juste valeur, seraient le motif souterrain de la digression sur les “ peuplades incertaines ” en bordure des frontières. Je n'en crois rien, même si je veux bien admettre que le dépit que pût concevoir Làzslo de la réaction de son modèle a bien pu inspirer ses considérations sur les (faux) remerciements.

« Mais il me semble que l'essentiel n'est pas là.

« Ce qui sidère dans ces quelques lignes, ce qui en fait véritablement des fusées, comme Baudelaire a pu nous en laisser, c'est l'incroyable hiatus entre ce rôle de peintre mondain qu'avait endossé avec application Làzslo, évoluant dans un univers si codifié que l'intelligence s'en était déjà détournée depuis des siècles — et sans le moindre espoir de retour, comme on a assez pu l'observer depuis —, et cette interrogation sur l'influence de la morale dans la classification de l'ordre social qu'il met au jour en des termes que n'aurait peut-être pas renié Proudhon. Je n'ai pas de réponse et je n'ai pas assez de pratique de l'œuvre de Làzslo/Tonnerre pour pouvoir m'avancer. Mais j'envisagerais volontiers un réexamen de tous ses portraits pour y déceler la fêlure dont les quelques lignes citées sont indubitablement l'expression. »

Je priai Mlle Van Worden de bien vouloir m'autoriser à recopier ces feuillets et d'autres. Elle se contenta de sourire puis me dit, en roulant les r comme aux bords de l'Èbre : « Qu'irais-je vous faire recopier ce que vous copiâtes déjà une première fois ? » À cette annonce, il y eut dans le ciel un silence d'environ une demi-heure.

Ici s'interrompt le manuscrit β.

∴   ∴   ∴

« Car nous sommes d'hier, et nous ne savons rien, Nos jours sur la terre ne sont qu'une ombre. »

Lancelot ne fait pas montre que d'abnégation, mais c'est un trait qu'on lui reconnaît bien volontiers : en maintes circonstances, c'est un héros intérioriséun héros depuis un intérieur, depuis une « disposition intérieure », — et c'est finalement peut-être son mutisme bourru qu'on se rappelle le mieux. Plus que sa bravoure ou plus que sa folie.

Alors qu'il reste assis à cette charette qui l'emmène, honte bue... [figure de Guenièvre]

Lorsqu'il...

La colère de Fritz Zorn est celle de l'expiation. Le départ de la piété, envers les choses, les femmes, l'arrogance. Cette colère, c'est ce qu'il reste, une fois le tri fait, un trait, une saillie, un débordement ; mais ce débordement a cette particularité qu'il ne fait que déborder, annuler les limites, sans prétendre vous ramener à de nouvelles, sans chercher à repousser les bords ; c'est une sorte de cri, peut-être, inouï ou inaudible, de ceux que les auteurs de bandes dessinées rendent parfois par un phylactère vierge. Il peut être imperceptible ; on peut ne pas chercher à le percevoir.

On a souvent noté l'incapacité du pur — on précisera ce terme en temps utile — à appréhender la méchanceté, la prendre en main, la soupeser, ultimement la rejeter. Le pur est pur parce qu'il ne le sait pas. Parce qu'il ne l'est pas : là où l'impur n'apparaît pas, le pur ne se produit pas, il n'est tout simplement pas possible. Il est donc totalement dépourvu d'intérêt.

La dialectique est partout. Surtout, celle-là qui rappelle qu'« on ne peut pas vaincre l'aliénation par des moyens aliénés ».

Pourquoi donc faut-il se méfier des remerciements ? Des remercieurs, plutôt.

Accessoires.
◊ Une recherche superficielle des paroles de la chanson de Lio donne lieu à un florilège de variantes orthographiques tout à fait étonnant ; la moindre n'est pas celle du site officiel. Pour le clip, la page GeoCities référencée ici n'est malheureusement plus disponible ; il reste pour consoler le décor très web 0.5 de cette page japonaise.
◊ Selon certains curieux — collectionneurs d'anecdotes —, Georges Tonnerre était le pseudonyme que s'était donné Fülöp Elek Làszlo de Lombos, dit Philip Alexius de Làszlo, pour signer ses portraits de bourgeois et de demi-mondaines sans compromettre sa carrière dans le haut-monde. Il est vrai que le protégé des Clermont (Tonnerre, justement) aurait sans doute eu des difficultés à justifier dans les salons de Mortefontaine son penchant pour la scénographie de boulevard tout en soufflant sur son thé. Il n'est pas interdit de penser que c'est finalement là un des premiers motifs justifiant l'hypothèse du tableau volé.
◊ Karl Marx, dès le Manifeste, a su mettre en lumière ce moteur social qu'est la peur de la déchéance — la chute des classes —, le moteur devenant d'autant plus puissant que la peur s'accroît et celle-ci s'accroissant d'autant que la chute approche de la condition du prolétaire. Si ce moteur alimente en premier lieu la réaction au sens le plus immédiat du terme (la préservation des acquis et le maintien des distances), il ne s'en tient pas là mais vient exploser en de multiples lieux où se jouent les rapports sociaux (la langue réactionnaire, les manières réactionnaires). À ce titre, la banalisation de la pornographie paraît un clair signe de la peur panique qui agite, simplifions, l'Occident.
◊ Le portrait d'Anna de Noailles se trouve au musée d'Orsay, à Paris.
◊  J'aime détourner le sens cette assertion qu'on trouve dans Job (8, 9 - où il faut lire plus simplement nous sommes nés de la veille) en une inlassable mise en abyme qu'il faudra signaler à un Pascal Quignard, par exemple. (Pour l'abîme vs. l'abyme, un peu d'étymologie savante ne fera pas de mal.)
◊ Mars ici, c'était avant même que T. ne me l'évoque, pour l'avoir reçu en cadeau. Comme quoi, le hasard est petit.
◊ On peut aussi songer à La mort de la phalène
◊ Ce n'est pas parce qu'on use de dérision (ou d'ironie) qu'on est dépourvu de bon sens. La dialectique peut-elle casser des briques ? le démontre assez.
◊ Je n'ai aucun souvenir de la provenance de cette illustration. Je ne remercierai donc pas son auteur. Ni son diffuseur, premier ou deuxième ou n-ième.
◊ La calligraphie est de Ghani Alani. Elle est accessible ici. Elle est intitulée « La bonté est un perpétuel remerciement (thuluth composé) ».
 

April, 2007 (?)

Normandie, Houlgate. Septembre 2015.