« Je ne suis pas la tradition. »

Je ne sais pas s'il existe des jeux, voire des études, sur le déterminisme lexical, mais cela devrait se concevoir aisément. Considérant un premier énoncé, et à proportion du nombre de mots qu'il emploie, quelles sont les prédictions que l'on peut avancer sur le matériel lexical des énoncés qui suivront, sur l'enchaînement de ces énoncés, sur les développements qu'ils nourriront par strates successives, chaque étape étant par ailleurs l'occasion de réévaluer le déterminisme déjà à l'œuvre ? D'une certaine façon, le bêtisier de Flaubert en donnait déjà de belles illustrations. Mais la conversation ? La conversation ordinaire, celle de tous les jours, celle de tous les lieux communs ? (Et qu'Erland Josephson démontait de façon si cyniquement tendre – si l'on peut se permettre – à la fin d'Après la répétition.) Mais les narrations ? Les narrations ordinaires, celles des romans dont on oublie tout sauf ces scènes imagées qui ont bâti notre propre imaginaire et qui vraisemblablement reprennent et répètent une première scène de toujours, les narrations de ces histoires dont on ne retient rien d'autre qu'un fragment dérisoire, peut-être juste le nom d'un personnage, la description d'un geste, le rapport d'un murmure ? Il est évidemment délicat d'y voir l'œuvre d'un déterminisme arbitraire, mais, au bout du compte, force est de constater que « le presbytère n'a rien perdu de son charme ni le jardin de son éclat. » La conversation ou la narration ordinaires, je veux dire par là celles que l'on consomme ou l'on produit le plus quotidiennement du monde, le plus inconsciemment, en mode spontané, poursuivent un plan qui leur est chaque fois propre, apparaissant nouveau à chaque nouvelle occasion, masqué qu'il est par le décor, la pression atmosphérique de l'instant, votre état digestif, la fraîcheur du costume de votre vis-à-vis, le bruit de fond de la circulation automobile. Mais ce plan poursuivi, à l'instar du piège de la tragédie classique, ne dévie pas de son objectif et se développe pourtant malgré vous, pour vous mener, comme toujours, là où vous devenez ce que vous êtes.

Dans le même ordre d'idées, cet étonnant mais cohérent florilège construit à partir d'un essai comme celui-ci : « elle avança son bras, se ravisa, baissa la tête ». L'étonnante constance des résultats laisse songeur. On pense ici toucher du doigt quelque vérité éternelle, une équation mathématique, une prière sacrificielle, un cliché cinématographique. Mais c'est aussi sûrement que je ne connais rien aux fanfics.

Nous l'inventons donc pour notre propre besoin. Nous ne sommes pas nécessairement tournés vers le passé pour ce faire. Ce qui importe – ce qui nous transporte –, c'est d'établir le lien de tradition. Le chemin. Le cheminement. De ce point de vue — à définir —, nous marchons la tête en arrière, mais aussi bien c'est que l'empreinte, la trace, la laisse de la tradition que nous traçons, que nous laissons derrière nous, devient justement le motif de la découvrir. On ne découvre rien de ce qui advient, on ne découvre que ce qui revient, que ce à quoi on revient. Le mouvement de la marée, par exemple. Ou bien le rythme. Celui des pas, celui de la respiration, celui de la scansion.

J'allais oublier le crédit à accorder à la repro ci-dessus. Le site initial m'échappe, mais un saut sur wikipedia peut réparer ça.

Monday May 22, 2006 - 03:47pm (CEST)

Argentière, la Pendant. Mars 2013.