Une foi si mauvaise quʼon ne peut sʼen défaire

Wed, 30 Aug 2017 15:56:30 +0200

Sartre met en scène deux personnes lors de leur premier rendez-vous. L'homme vient de prendre distraitement la main de la jeune femme : « abandonner cette main, c'est consentir de soi-même au flirt, c'est s'engager. La retirer, c'est rompre cette harmonie trouble et instable qui fait le charme de l'heure. Il s'agit de reculer le plus loin possible l'instant de la décision. On sait ce qui se produit alors : la jeune femme abandonne sa main, mais ne s'aperçoit pas qu'elle l'abandonne. »

(citation reprise de cette page, avec nos remerciements)

La poésie urbaine de Sartre est toujours aussi plaisante et c'est peut-être ce qu'on retient le mieux de lui, ce souvenir du style. Qu'on pourrait peut-être caractériser comme un style en noir et blanc, c'est-à-dire l'exact contraire d'un style réducteur : un style qui conduit doucement à une lecture en gris, en une large gamme de gris, c'est-à-dire encore à une lecture d'attention à l'ombre, à la part d'ombre en toute chose — et, le moindre chef éclairagiste imprégné de son métier nous l'aura déjà répété : il n'y a là ni ombre ni lumière, il y a seulement des formes dont on souligne ou déplace les tracés avant même que la caméra ne fixe ou plutôt ne révèle leurs mouvements. À la lecture de Sartre, c'est un peu cette mise en place des éclairages qui advient, comme au matin, dans le silence studieux des choses qui prennent place chacune et progressivement là où elles sont, c'est-à-dire là où nous ne serons jamais, nous qui voyons.

Et il en est de même bien entendu des silhouettes qui peuplent nos imaginaires, dont les éclairages varient imperceptiblement au cours du temps, c'est-à-dire au cours des songeries, des agencements et des réagencements inépuisables du réel — au cours de ce qu'on pourrait peut-être appeler des « séances ». Il existe bien un invariant, encore qu'il soit sans doute assez délicat de l'identifier, de le tenir sous les yeux, mais cet invariant lui-même, cet en-soi des silhouettes, se meut dans et hors la lumière, hors et dans l'ombre, à la façon dont la flamme se fait l'âme du feu.

Que cette flamme ensuite devienne déclaration, c'est là une autre histoire : on ne s'aperçoit bien entendu pas qu'on s'abandonne. Et que vaudrait un abandon où l'on ne s'abandonnerait point ?

(merci à cette page, pour la repro de Sartre bébé)

Monday June 20, 2005 - 06:48pm (CEST)

Argentière, la Pendant. Mars 2013.